" Depuis une quarantaine d’année, nombreux sont les compositeurs à tenter la fusion entre Orient et Occident. Rares sont ceux qui comme Ton-That Tiêt, né en 1933, le font avec sobriété. Nourri de spiritualité asiatique , ce Français d’origine vietnamienne développe une expression personnelle qui sonne avant tout comme de la musique d’aujourd’hui « sans étiquette »,âpre et insolite. Elle procède par éclosion (éclats de la harpe principale des
jardins d’autres mondes, crépitements du trio à cordes, et la rivière chante l’éternité),
avec une remarquable sureté de geste. Couvrant prés de deux décennies, le programme enregistré par l’ensemble les temps modernes révèle que la source vietnamienne remonte peu à peu à la surface. "
Pierre Gervasoni.
" Fixé en France depuis 1958, Ton-That Tiêt est toujours resté fidèle à ses racines vietnamiennes, ce qui lui permet de composer, avec une originalité inaltérable, une musique conforme aux critères esthétiques de l’avant-garde occidentale post-webernienne. Grands intervalles mélodiques, tension instrumentale, éclatement sonore, dissonances convenues, tout y est, et cependant il emmène l’auditeur dans un monde bien à lui, acéré, lumineux, d’une transparence cristalline caractéristique. Les longues tenues qu’il ménage à bon escient, les répétitions structurantes, la qualité acoustique invitent à une écoute fructueuse. Ton-That Tiêt possède un rare sens du timbre, de son éloquence, il excelle à créer et à entretenir un climat.
Les jardins d’autre monde (1987, pour harpe et petit ensemble) est une évocation des tombeaux-palais de quatre empereurs, l’un austère et majestueux, l’autre géométrique et mystique, le troisième presque anodin et le dernier un jardin plein de la vie de l’au-delà. Nulle description directe, seulement des équivalences musicales qui stimulent l’imagination.
La formation du trio à cordes ne réussit pas aussi bien au compositeur : Et le rivière chante l’éternité (2000) semble beaucoup personnel, presque académique. Tel n’est pas le cas des Poèmes (2004). Inspirée par des aphorismes de Li Po, cette partition pour flûte, alto, harpe et trois musiciens traditionnels (chant, luth, tambour) préenregistrés entend réaffirmer la communion de l’homme avec la nature ; elle y parvient à travers la fusion harmonieuse des deux cultures qui, tout en conservant leur cachet propre, s’interpénètrent fructueusement.
Pour cette musique très écrite, techniquement exigeante, il faut des interprètes impeccables et en phase avec sa dimension métaphysique. L’ensemble Les Temps Modernes, sous la direction taoïste de Fabrice Pierre, semble bien proche de l’idéal, et la prise de son y ajoute encore une présence sensible. "
Gérard Condé.
Le groupe lyonnais des Temps Modernes - des instrumentistes de haut niveau qui sont aussi enseignants – poursuit son si utile effort de création (avec Tristan Murail ou Ton-That-Thiêt) et de diffusion, ici avec deux compositeurs américains (Crumb, Levinson) et un « jeune » français (B.Mantovani). En pleine diversité des langages et des intentions….
Bonbons, zestes et verres
Un zeste d’aujourd’hui dans un grand verre d’hier ? Un bonbon d’hier dans un brouet d’aujourd’hui ? On sait que la question n’a jamais de réponse vraiment satisfaisante en matière de concerts où les concepteurs de programmes cherchent a habituer le public à l’art actuel. Le groupe lyonnais des Temps Modernes, de petite géométrie variable, a depuis l’origine opté pour une formulation rigoureuse, néanmoins sans rigidité ni obstination. On en avait encore un exemple salle Molière avec un Mozart qu’encadraient deux partitions américaines et une française contemporaines. Donc d’abord un Américain à… Lyon, et puis un autre : mais on ne risquait évidemment pas le sirop de l’école-john-adams et de ses complaisants clones. Car il s’agissait d’abord de George Crumb né en 1929) et de ses Onze échos de l’automne, émouvante et subtilissime façon de défroisser le silence. Glas funèbre en leitmotiv, comme l’indique le prière d’insérer ? En tout cas, rien de précis sur la mort, à plus forte raison d’être cher ou simplement connu. Davantage un voile tendu qui étouffe ce qui dépasserait le mzp, c’est une sourdine sur la création, sauf pour le déchirement « féroce » du 8e Echo, et une ode endeuillée à la Nature déclinante. Ces aventures et nouvelles aventures d’une partition s’exercent surtout dans la raréfaction , la mise en parcelles des unités, tout comme ce qui sort d’un piano préparé –( mais pas selon l’idée cagienne, bien sûr) ou la parole chuchotée par les instrumentistes des mots de Lorca sur « les arcs brisés où le temps souffre ». Et quel automne ? Celui de cette année 2007, à la lumière si parcimonieuse et souvent décolorée ? On cherche à savoir l’essence, la raison de cette distance probablement désolée : peut-être le lointain, l’écho d’un romantisme inguérissable, et ce que sous l’aile-abri du piano vont confier d’éolien la flûte et la clarinette…Un autre Américain, Mozart et un Français d’avenir
Le 2nd Américain, Gerald Levinson, la cinquantaine et demi, et justement l’enseignement de George Crumb, est aussi sous influence de son maître français Messiaen. Cela s’entend à certains passages d’un piano du genre « XX Regards », dans des ardeurs d’ostinato à la clarinette ou au clavier, des mélodies graves du violoncelle. La « suite de rêves » qui constitue le 2e temps du Trio est d’une écriture raffinée, d’une confidence émouvante – la clarinette qui va « se réfugier » dans les harmoniques du piano -, d’une immobilisation progressive en songe qui s’effiloche. Et ensuite, un bonbon mozartien, sous la forme du Quatuor avec flûte K.285 : le bercement de l’adagio évoque, en carte postale de vacances, le sublime «soave si’al vento » de Cosi fan tutte, une risée inquiète passe sur les eaux de l’allegro initial, et c’est assez délicieuse respiration avant Les Danses Interrompues de Bruno Mantovani, l’auteur de 33ans à l’irrésistible ascension médiatico-spécialiste. Pour cette partition française, on pourrait paraphraser Mallarmé : « rêches blocs ici-bas chus d’un désastre obscur »… Sauf que le déroulement de ces Danses traduit une esthétique mouvante et une dramaturgie souvent frénétique, en rupture(s) dont le piano à coulées avalancheuses fort impressionnantes (étonnant Wilhem Latchoumia) souligne les obsessions rythmiques. Le désir de réécouter « à tête reposée » (mais est-ce possible ?) une œuvre aussi dense, volontaire et qui traque l’intimité réflexive du spectateur souligne en tout cas la nécessité des interventions de « Temps Modernes », si généreusement voué à faire écouter des écritures fort diverses. Car il n’y a pas d’attitude soliste en cet ensemble, dont les participants témoignent d’une parfaite précision et d’une belle inventivité sonore : pour ce concert ; Michel Lavignolle à la flûte (donc Papageno chez Mozart), Claire Bernard au violon, Anne-Marie Hovasse à l’alto, Luc Dedreuil au violoncelle, le fondateur et clarinettiste Jean-Louis Bergerard, Wilhem Latchoumia au piano, et pour Mantovani, Fabrice Pierre à la direction, incisive et engagée. Nécessaire, oui : qu’on veuille bien, en attendant leurs prochains concerts (à Avignon, 25 novembre ; à Lyon, 16 décembre 2007, puis février et mars 2008), se reporter aux disques, exemplaires : Murail (Winter-Fragments, Universal, en version DVD avec images de H.Bailly-Basin), Ton-That-Thiêt (Jardins d’autre monde, Hortus), bientôt participation pour E.Canat de Chizy (Livre d’heures, Hortus). Dans le paysage contemporain un peu désolé d’entre Rhône et Saône (hormis la Salle Varèse, et cette si kitsch Salle Molière qui n’a pas trop l’habitude contemporaine, mais sert de façon acoustiquement idéale tous répertoires), on voudra bien aussi se reporter à ce que nous écrivions sur la disparition de Roger Accart et au devoir de transmission des arts à naître et connaître.Salle Molière, Lyon, vendredi 9 novembre 2007
« Les Temps Modernes »
W.A.Mozart (1756-1791), Quatuor avec flûte K.285 ; George Crumb (né en 1929), Eleven Echoes of automn ; Gerald Levinson (né en 1951), Trio ; Bruno Mantovani (né en 1974), Danses interrompues.
Revue de presse du dernier concert en date de l’Ensemble, 9 novembre 2007, Salle Molière
« Les Temps Modernes entre Mozart et Mantovani »
En marge des puissantes institutions officielles, se sont créés depuis quelques années des petits groupes audacieux, voués à la musique de notre temps. Déjà bien connu sur la place de Lyon, l’ensemble « Les Temps Modernes » que dirige le clarinettiste Jean-Louis Bergerard peut se vanter de ne jamais céder à la facilité. Témoin le dernier concert (salle Molière, 9 novembre) qui réunissait deux noms de compositeurs connus, l’Américain George Crumb et le Français Bruno Mantovani autour d’un disciple du premier, l’américain Gérald Levinson. Exigeants les Eleven Echoes of Automn de Crumb qui explorent avec une économie de notes wébernienne les milles timbres et résonances que l’on peut tirer d’un piano en dialogue avec un violon, une flûte alto et une clarinette. Où l’austérité se fait magie !
Tenté par une palette de couleurs plus sensuelles, le disciple ne craint pas de faire culminer le centre de son Trio pour clarinette, violoncelle et piano en un véritable choral qui rattache l’œuvre aux traditions les plus éprouvées. Enfin, délibérément démonstratives, les Danses interrompues, de Bruno Mantovani, apparaissent un peu comme un concerto pour piano pris de folie : les pianissimi les plus mystérieux, dignes du « gibet » de Ravel, y alternent avec des déflagrations où le formidable métier de Wilthem Latchoumia s’ébroue avec délice, sous la direction précise de Fabrice Pierre.
Une fois de plus le courage des « Temps Modernes » pour imposer les compositeurs vivants n’a échappé à personne.